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À notre tour de parler ! Retour sur l’occupation de la Tour de Crest…

vendredi 30 septembre 2016

Samedi 2 juillet, un audacieux groupe de militants pénétrait dans l’un des plus hauts donjons d’Europe, la Tour de Crest (sud Drôme). Retour avec un témoin privilégié sur cette action de réappropriation collective et sur les rodomontades du Ripoublicain local.

La Canarde sauvage : Alors, comme ça vous avez décidé d’occuper la Tour de Crest. Est-ce que tu peux nous rappeler comment ça s’est préparé ?

Stéphane Trouille : L’occupation de la Tour est une étape du mouvement contre la loi El-Khomri et son monde. Il émane notamment, mais pas que, du mouvement Nuit debout Drôme-Ardèche qui a mis en place des actions allant crescendo pour permettre de sensibiliser la population, mais aussi de nous connaître dans notre diversité.

LCS : Quelles actions ?

ST : Action contre l’affichage publicitaire irrégulier, péages gratuits (à prix libre), occupation de Pôle Emploi, pique-nique citoyen dans une grande surface, action contre le Medef (syndicat des patrons).

LCS : Comment vous est venue l’idée d’occuper un monument historique ?

ST : C’est l’occupation de la Maison de la Grève à Rennes qui nous a inspiré [1]. On voulait montrer qu’il est possible de reprendre des lieux qui nous sont volés pour s’organiser et communiquer.

LCS : Quels étaient les objectifs de l’occupation de la Tour ?

ST : La Tour de Crest est le plus haut donjon d’Europe [2], il est visible de toute la vallée. Il a plusieurs fois servi dans l’histoire à emprisonner des gens qui ouvraient trop leur bouche (comme après le coup d’État de Napoléon III, en 1851). C’est donc un lieu extrêmement symbolique et très cher au maire de Crest, le député Hervé Mariton des Ripoublicains. L’occupation de la Tour, qui est aujourd’hui simplement une attraction touristique, vient donc d’un désir de reprise de ces espaces publics (comme Nuit debout qui occupe les places pour discuter) pour exprimer nos revendications, nos rêves, nos utopies. Il s’agissait aussi de contrer les médias dominants, Le Dauphiné libéré notamment, qui confisque la parole publique et la réserve bien souvent, trop souvent aux dominants, d’où l’idée d’ouvrir la Tour, de mettre en place la radio de la Tour de parole, pour en faire un lieu collectif de prise de parole, de débat, de dialogue.

LCS : On reparlera de la radio. Comment s’est passée l’entrée dans les lieux ? Le Daubé (Dauphiné libéré) affirme que vous avez forcé l’entrée.

ST : Nous sommes tout simplement entrés à l’ouverture des portes au public, le samedi matin à 10 h. Ensuite on a fermé les portes derrière nous, puis on a exploré les lieux, un vrai labyrinthe de grandes pièces, de petites pièces, avec un nombre incroyable de marches.

LCS : Comment vous êtes-vous organisés pour l’action ?

ST : Pour contrer la surveillance, un petit nombre de personnes organise les actions. Un système d’informations diffuse ensuite plus largement. Sur l’occupation, outre le noyau de 10 personnes, une quinzaine d’autres personnes sont entrées dans la Tour et plus de 50 autres se sont mobilisées en soutien, au pied de la Tour, en tractant sur le marché, pour le concert du samedi soir…

LCS : D’où venaient tous ces occupant.e.s et ces soutiens ?

ST : Des mouvements Nuit debout Drôme-Ardèche, plus des groupes affinitaires locaux, et aussi de plus loin dans le Sud-Est. L’occupation a permis de tisser des liens très forts entre ces personnes, un réseau concret s’est constitué.

LCS : Et qu’alliez-vous faire dans cette Tour ?

ST : On a commencé par suspendre deux banderoles de 25 m de haut :
Non à la loi Travaille ! et son monde et À notre tour de parler
On a aussi invité les gens à venir discuter, s’exprimer à la radio.

LCS : Et ça a marché ?

ST : Pas exactement comme prévu. Les autorités ont pris les choses très au sérieux, elles ont réagi très vite et très fort. Les flics étaient là 20 minutes après qu’on soit entrés, vite armés de flashballs et autres armes anti-émeutes. Le préfet s’est déplacé, le ministère de l’Intérieur a été contacté.

LCS : La grande offensive...

ST : …et relayée par les médias du pouvoir : dès le samedi matin, Le Dauphiné libéré relayait les accusations crasses de Mariton qui parlait de dégâts sur ce monument historique et de coût pour le contribuable à cause de la perte de chiffre d’affaires (il parlait également de fumeurs [de joints ?] qui pissent partout, [3]). Mais évidemment, il n’y était pas, il parlait sans savoir et n’a trouvé que cet angle pour discréditer notre action. Le Dauphiné libéré a publié sans vérifier, sans parler par exemple des toilettes sèches que nous avions installées dans un souci de respect de la Tour qui nous animait toutes et tous.

LCS : Comment avez-vous décidé de partir ?

ST : Ça a été un gros débat la nuit du samedi. Il était important pour nous de faire venir du monde, de rendre le lieu accessible. L’encerclement de la Tour par les forces de l’ordre ne l’a pas permis. Nous avons décidé collectivement de sortir le dimanche midi après 24 heures d’occupation.

LCS : En emportant vos affaires ?

ST : Oui, mais sans échapper aux contrôles d’identité ni à la promesse de convocation sur plainte du maire. On l’attend toujours.

LCS : Donc pas de suites judiciaires ?

ST : Pour l’instant rien. Mais on est préparé, comme on en a l’expérience avec l’action de pique-nique citoyen à l’Intermarché de Crest (là il y a eu différentes convocations à la gendarmerie avec demande de prélèvements ADN, refusées par les convoqué.e.s). Mais on ne veut pas se laisser impressionner : en face, ils ont vite fait de faire peur, d’essayer de nous déstabiliser. On assume ce qu’on a fait, et si procès il y a, ça peut être une tribune pour faire passer un message.

LCS : Quels échos avez-vous eu de cette occupation ?

ST : D’abord ça a été un sujet de discussion important dans la région, avec quelques réactions conservatrices du genre : “Vous vous attaquez à un monument historique” et “Vous nous avez coûté cher”. Mais on a reçu aussi plein de réactions enthousiastes, dans la rue, à la radio, sur les réseaux, de Crest, de la Drôme mais aussi de toute la France.

LCS : Certains médias vous ont soutenu, ont fait passer une autre parole ?

ST : Oui, Radio Diois (RDWA) a directement diffusé en direct notre radio sur ses ondes ; Radio Saint-Ferréol a aussi relayé l’action de façon plus équilibrée que le Daubé.

LCS : Et de votre côté, il y aura d’autres suites ?

ST : La radio Tour de parole (http://mixlr.com/tour-de-parole) continue d’émettre tous les lundis soir de 18h30 à 20h30. Le but est aussi de garder le lien entre les gens, car c’est de ça qu’on manque en ce moment. On continue évidemment à se rassembler, et des rendez-vous sont prévus pour la rentrée.

LCS : Quelque chose à ajouter ?

ST : Très satisfait de cette action : Un des points important est évidemment le fait de créer ou de renforcer des liens entre nous, de s’être vus, connus, de s’être organisé en action les uns les autres, d’avoir construit collectivement l’occupation : chacun sait ce que les autres sont capables de faire. Dans toutes ces actions, l’important est aussi le passage de caps : des gens qui ne manifestaient pas ont participé à des manifs, puis à des actions, et enfin à des occupations. J’ai repris espoir et optimisme, un vrai mouvement est né, la rentrée promet d’être chaude, on verra où ça nous mène.

Propos recueillis par un journaliste sans profession

Une vidéo de l’occupation est visible sur la plateforme Viméo :
https://vimeo.com/173582817

Notes

[1Il s’agit d’une Maison du peuple, qui abritait de nombreuses activités sociales et associatives, qui été cédé au privé par la mairie de Rennes. Contre cette privatisation, un collectif a occupé durant les grèves pour les retraites de 2010 le bâtiment rebaptisé Maison de la Grève, avec lancement de Radio Croco. Le lieu a été expulsé le 2 décembre 2010, puis a été réouvert sous le même nom dans un autre local.

[2La tour de Crest est plutôt la 2e ou 3e tour médiévale en Europe selon les critères retenus.

[3NDLC : Notes de La Canarde.

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