La Canarde sauvage
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De nos correspondants de guerre à Briançon…

mercredi 7 mars 2018

C’est bientôt la fin des vacances en France. Les zones libres ABC vont pouvoir reprendre leurs activités scolaires et commerciales tandis que les gendarmes et militaires pourront intensifier (selon les ordres reçus de l’Intérieur) patrouilles aux frontières et chasse aux étrangers. Nous publions ici le récit sans fard des derniers mois d’occupation à Briançon tel qu’il est relaté dans la feuille d’infos collective que nous avons reçue. Pas question pour la Parfaite des Hautes-Alpes (lire son portrait ici) de remettre en cause cette occupation militaire décidée par l’État contre l’avis de la population.

Les maraudes nocturnes des derniers mois en montagne ont sans aucun doute rempli leur objectif premier : éviter que les personnes qui tentent de traverser la frontière française à Montgenêvre se retrouvent seules dans le froid à la merci d’un refoulement en Italie par les forces de police. Les maraudeurs apportent en solidarité vêtements, boissons chaudes et nourriture, quelques informations sur les droits face à la police. Nous avons observé ces dernières semaines une nette recrudescence des passages, jusqu’à 20 certains soirs malgré l’hiver toujours froid.
Peut-on corréler ce phénomène à la forte médiatisation des solidarités montagnardes ?
Peu à peu s’est aussi renforcée la certitude que les passeurs sont non loin derrière les exilé·es, ce qui a placé les équipes dans un sentiment inconfortable d’être instrumentalisées. Si la dépendance aux coxeurs pour la traversée de cette frontière est sans doute liée à un manque d’information sur les itinéraires de passage (lignes et arrêts de bus, trains), on ne peut sous-estimer l’effet psychologique de leur présence : lorsqu’on doit traverser, on se sent sûrement moins isolé et vulnérable lorsqu’on a donné sa confiance à quelqu’un, qu’on l’a payé, parce qu’il garantit le passage, et qu’il est souvent de sa propre communauté d’origine.
La dénonciation des passeurs par les équipes de maraude auprès des voyageurs, initiée depuis peu, vise sûrement à éviter le paiement d’une somme importante et l’abus financier qu’il représenterait, mais cette posture reflète une morale qui refuse de se percevoir comme privilégiée parce que située du côté confortable des papiers d’identité et de la liberté de circulation. Une autre conséquence possible de l’interventionnisme solidaire et de la critique des passeurs est une légitimation des maraudes en lieu et place du système des passeurs désignés comme escrocs. Cette substitution s’inscrit dans un schéma plus large : à cette frontière physique comme ailleurs dans les parcours migratoires, dans les camps ou les PRAHDA, des « solidarités humanitaires » participent à la gestion des mouvements de personnes sans souci des modes d’organisation communautaires. Soyons vigilant·es à ce que cette dénonciation ne soit pas utilisée par la rhétorique étatique qui saurait habilement la retourner contre le mouvement de solidarité en justifiant d’intensifier les contrôles frontaliers pour limiter la traite des personnes.

Coxeurs & passeurs !

« Coxeur » est un mot nouchi, langue de Côte d’Ivoire qui désigne un passeur. Pour quelques habitants de Chez Marcel, ce sont des trafiquant d’êtres d’humains, nombreux sur les routes migratoires.
Pour ces mêmes exilés, le mot de passeur désigne plutôt quelqu’un qui « rend service » connaît les embûches de la frontière et sait comment les contourner.
Les uns et les autres ont toujours existé et sont les produits des politiques migratoires européennes fondées sur le racisme, le capitalisme et attentoires aux droits de l’Homme dont se parent les vertueuses démocraties occidentales.
Dénoncer les passeurs sans lutter contre le capitalisme est une manière de se mettre un doigt dans l’œil [1] dont les Parfaits de la République sont coutumiers.

Avec ces passages quotidiens, on assiste à une forme de laissez-passer que l’on peut comprendre motivée par le contexte hivernal et par le souci des autorités de préserver le peu d’image humaniste qu’il leur reste, suite aux dénonciations d’abus policiers systématiques à Calais ou aux remous provoqués par les récentes circulaires Collomb encourageant à plus de persécution contre les personnes exilées. Conscient des dangers de la montagne en hiver, le ministère ne souhaite peut-être pas provoquer trop de dégâts humains à cette frontière à l’heure actuelle, d’autant que les touristes y sont nombreux. Autant éviter le scandale. Les motos-neige de la PAF circulent donc abondamment en plein jour pour rassurer les skieurs en famille et peut-être éloigner les indésirables des photos de vacances, mais on n’entend pas trop parler d’abus policiers par ici. Quoique. À deux reprises dans la semaine du 12 au 18 février, des interpellations violentes ont été observées contre des migrants. Les violences gratuites relatées expriment-elles la frustration des policiers de la PAF ou une certaine éthique républicaine ?

Alors que le soleil se réinstalle de semaine en semaine, les passages reprennent peu à peu aussi au col de l’Échelle après un mois d’arrêt dû notamment à la neige trop abondante. Plus d’une quinzaine de personnes ont traversé par là cette semaine, dont un homme, disparu depuis qu’il a laissé son groupe et a préféré redescendre du côté italien. Nous portons notre attention sur les risques encourus par celles et ceux qui rêvent de venir en France dans le contexte actuel de dégel et de risques d’avalanches. Pourtant, reprendre les maraudes quotidiennes à l’Échelle pourrait représenter une forme d’encouragement pour les gens en attente de l’autre côté des montagnes, comme une garantie d’être secourus pendant la traversée, et toute incitation multiplierait les risques d’accident.
Ces jours-ci, la neige fond et laisse apparaître les premières tâches de terre sous-jacente, mais aussi du kaki.
À Montgenèvre hier soir, on pouvait voir sur le parking à l’entrée du village 4 camions militaires et 2 jeeps là où on ne voyait jusqu’alors qu’un véhicule. On croisait aussi un groupe de 8 soldats portant skis à l’épaule, de ces chasseurs alpins qui s’entraînent pour la reprise de la traque d’étrangers en situation irrégulière.
Dans moins d’un mois ce sera la fin des vacances françaises des zones A, B, C.
La fin des vacances ? Le retour des patrouilles aux cols, et l’heure de fermer la frontière ?

Extrait de la lettre d’infos collective

Notes

[1En argot l’œil est évidemment l’anus.

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