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La guerre aux frontières, c’est politique !

dimanche 22 avril 2018, par La Canarde

Sous la pression des évènements, la question migratoire à Briançon se politise, forçant les différents acteurs à se positionner et cristallisant ces attitudes en un face-à-face qui peut certes virer à l’affrontement, mais oblige à abandonner une stricte position humanitariste en forme de pudique paravent. Récit tout en subtilité d’une politisation en cours.

Quelques actes pensés politiquement et une grève ont suffi à précipiter la situation à Briançon. D’abord une action directe le 22 mars : le sottochiesa (pièces sous l’église) de Clavières, premier village italien après le col de Montgenèvre, est ouvert. Des gens ne pouvaient passer en France à pied, il fallait les mettre à l’abri, le lieu était disponible. Très rapidement, il s’est organisé sur un mode autogestionnaire, redonnant de l’autonomie aux exilé.es dans le passage de la frontière. Chez Jésus constitue ainsi une propagande par le fait : si on donne aux gens les moyens de s’autonomiser, ils s’en servent, même et peut-être surtout s’ils en ont été privés depuis des années dans les prisons libyennes et les campos italiens. De plus, ce squat visibilise à souhait la question migratoire, surtout dans un village dont le sindaco déclarait il y a quelques semaines qu’il n’y avait pas de migrants dans son village.

Le week-end des 6-7-8 avril, comme régulièrement chaque fin de semaine, les arrivées ont été un peu plus nombreuses : 130 personnes en trois nuits. Le facteur nouveau est la grève des cheminots déclenchée par une politique macroniste d’un autre siècle. Dans l’économie migratoire de Briançon, fondée sur les départs rapides des arrivant.es vers Paris grâce au train de nuit, ces courtes grèves bouleversent la donne en créant des embouteillages.

La nuit du 7 au 8, un lieu est ouvert en urgence pour abriter une trentaine d’exilé.es. Sans eau, ni électricitté, ni chauffage. Le quasi-monopole de l’hébergement de la CRS (le refuge municipalo-associatif) est brisé, les exilé.es de passant.es peuvent devenir des habitant.es, même temporaires. Les migrants d’invisibles deviennent visibles, le tout sous les fenêtres de la CRS. Dès le dimanche midi, des CRSistes invitent ces exilé.es squatteurs menaçant leur fragile structure d’explosion (118 personnes pour 15 places). Ce qui était peut-être le but des polices locales, dont les patrouilles ont regardé les exilé.es passer toute la nuit sans intervenir.

Le maire, la préfète, les services sociaux, toute la foutue clique autoritaire, imitent la police en ce dimanche jour de repos sacré. Dès la fin d’après-midi, la gare inutilisée est donc occupée pour héberger une trentaine d’exilé.es, une vingtaine d’autres étant déplacées à la paroisse.

Accueillir non, déporter oui

Cette action solidaire s’affiche rapidement comme politique. Le contexte s’y prête, entre les tabassages d’étudiants par les milices fachistes, la grève des cheminots et l’annonce de l’expulsion de la ZAD. Très rapidement, c’est sur ce dernier point que la droite du mouvement de soutien aux migrant.es se focalise en se sortant d’un strict positionnement humanitaire. En lien avec la préfecture, l’affreux Jojo et la Mouche bouine promettent l’évacuation de la gare pour le mardi soir. Ils l’organisent en deux temps. Le maire de L’Argentière, contactée pour héberger, refuse : il a déjà bien assez à faire avec ses bougnoules pour ne pas rajouter des négros... Par contre, il est ok pour financer un bus qui déporte quelques dizaines d’exilé.es avec enfants qui n’avaient rien demandé vers les trottoirs de Grenoble. Départs assez importants pour détendre la situation à la CRS (le refuge) et justifier l’intervention de 70 CRS (les débiles à armure en plastique). La gare est cernée, puis vidée. Pendant l’évacuation, un groupe de soutien se forme autour des Marcellin.es.

Deux groupes se dessinent ainsi. L’un est opposé à toute initiative permettant de sortir de l’urgence humanitaire et de la gestion sordide d’un flux, qui pourrait incidemment permettre à des gens de rester. L’autre veut se donner les moyens d’un accueil inconditionnel. On retrouve une césure classique. Les un.es jugent impossible ou non-souhaitable un changement vers un mieux, certains allant jusqu’à des coups crapuleux pour éviter un progrès. Les autres, croyant aux possibles meilleurs, que ce mieux soit un toit ou un monde sans frontières. Pour celleux-là, la pratique anarchiste concrète paraît comme une excellente réponse à la question migratoire, que ce soit Chez Marcel, Chez Jésus ou après.

« Les socialistes ont toujours trahi » (TD)

Le mercredi 11 au soir, la CRS est comme toujours trop pleine (42 matelas occupés). L’ancienne école du Prorel est occupée dans la nuit par 30 exilé.es qui préfèrent ce lieu plutôt que de s’entasser sur leurs frères à la CRS.

La fraction droitière de Briançon réagit violemment. L’affreux Jojo parle d’invasion, de violences (qu’il imagine sans avoir rien vu) commises par des humanitaires (!). Le maire réagit en propriétaire de sa commune. Bien que prévenu, il est furieux et porte plainte contre les « jeunes » (de 21 à plus de 50 ans) « riens du tout », qui, évidemment, ne sont pas des « vrais Briançonnais » et donc n’ont aucune légimité à agir dans quelque domaine que ce soit. Ayant fait le déplacement, la TV facho D !CI se régale. L’école est elle aussi évacuée après deux nuits d’occupation.

Au final, en une semaine, trois lieux sont ouverts à Briançon, et deux expulsés par les CRS. Mais surtout, deux visions de la question migratoire se sont exprimées, ont agi et s’affrontent. Une selon laquelle le Briançonnais est une terre de transit, pas d’accueil (Fromm et ses sbires), une autre qui prône l’accueil inconditionnel, avec différentes positions. Les uns et les autres décidés à agir pour leur façon de voir les choses. En fin de semaine, les bénis oui-oui du milieu n’ont toujours pas choisi leur camp : ils diffusent un tract où ils se réjouissent de l’entassement des exilé.es à la CRS, qui a permis d’éviter vols, rixes et viols dans les rues de Briançon. Ainsi, même les bénévoles les plus généreux révèlent, dans leur désarroi, leur fonds culturel raciste, colonialiste et paternaliste. La venue d’un groupe d’identitaires au col de l’Echelle les 21 et 22 avril, et la visite annoncée de députés de la France insoumise confirme cette sortie de la phase uniquement humanitariste et citoyenniste.

Bakou

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